Sarkozy tapine sur le trottoir des Le Pen

Gabale juillet 31, 2010 Politeia

Affiche du film Le Temps des Gitans d'Emir Kusturica (1988)

Juillet s’achève et, avec lui, les dernières bribes d’illusion que Nicolas Sarkozy était encore susceptible de donner aux Français (du moins à ceux qui ont voté pour lui en 2007).

Empêtré dans l’affaire Bettencourt/Woerth dont il ne sait se défaire, le président de la République renoue avec cette recette qui a fait son succès pour détourner l’attention de l’opinion publique : la bonne vieille méthode de la diversion et du bouc-émissaire.

Comme il en a l’habitude, Nicolas Sarkozy a profité d’un tragique fait divers – la mort d’un jeune gitan lors un contrôle routier – pour extrapoler.

C’est dans ce but qu’il a convoqué, à l’Elysée, une réunion hallucinante sur les gens du voyage et les Roms, sans avoir eu l’élégance et la précaution élémentaires d’y associer les représentants de ces communautés.

L’objet de la réunion a été précisée par le président de la République en personne.

Il s’agissait d’évoquer « les problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms ».

  • Et de confondre les Roms, principalement originaires d’Europe de l’Est et du Proche-Orient avec les Sintis ou Manouches, qui résident en France, en Italie, au  Benelux et en Allemagne, et les Gitans du midi de la France, d’Espagne et du Portugal ;
  • et de prendre ensuite le risque de réduire ces différentes populations à la délinquance, à la rapine, à la violence et aux trafics (c’est au fond la persistance de la vieille image du Gitan voleur de poules et de la peur du sédentaire à l’égard du nomade) ;
  • et de soutenir enfin implicitement l’idée que ces populations ont une inclination naturelle à s’affranchir des règles et des conventions sociales.

Ce faisant, il est évident aussi qu’il existe au sein de ces communautés des individus ou des groupes, plus ou moins désocialisés, c’est-à-dire hors du circuit normal des échanges, et qui, de ce fait, peuvent se livrer à des agissements pénalement et civilement répréhensibles.

Le nier serait tomber dans un angélisme de mauvais aloi.

Par exemple, quand on n’obtempère pas à l’injonction d’un gendarme ou d’un policier qui vous fait signe de vous arrêter pour les besoins d’un contrôle, on prend le risque d’être poursuivi devant les tribunaux et d’être condamné sévèrement.

Quand de surcroît on force un barrage routier, on risque de prendre une balle (à ce titre, je rappellerai que les gendarmes sont des militaires et que, contrairement aux policiers, ils ne sont pas tenus d’effectuer des tirs de sommation).

Ce risque, il est donc le même pour tous, que l’on soit gitan ou pas.

Il ne s’agit donc pas ici de faire de l’angélisme, mais de relever que l’initiative du chef de l’Etat visant à associer les « gens du voyage » et les  Roms à l’insécurité et à la délinquance, tend à élever cette association d’idées au rang de règle générale qui se vérifierait mécaniquement, comme si l’on était confronté à une sorte de déterminisme implacable.

C’est comme si l’on disait que tous les juifs sont des manipulateurs avides de pouvoir et d’argent, que les Arabes et les Italiens sont tous des voleurs,  que les noirs sont mentalement sous développés, que les Portugais et les Espagnols sont sales, ou encore que tous les Français sont des paresseux et des râleurs.

Je sais bien que le président de la République n’a parlé que des « comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms. »

Mais l’opinion publique ne s’embarrasse généralement pas de ce genre de nuance.

Un chef d’Etat avisé ne saurait l’ignorer.

Et d’ailleurs je sens bien que le petit Monarque est emporté par son élan et ses pulsions : en plus du ménage contre les campements de Roms, il a annoncé de nouvelles peines planchers, la déchéance de la nationalité française pour certains délinquants, des contrôles fiscaux pour les gitans, etc.

Je crois donc qu’il faut bien saisir la portée et la gravité de cette réunion qui a eu lieu, cette semaine, au plus haut sommet de l’Etat.

Pour ce faire, je me réfèrerai à ce passage du livre de  l’anthropologue Louis Dumont, Homo hierarchicus, édité pour la première fois en 1971 chez Gallimard :

« Le racisme répond, sous une forme nouvelle, à une fonction ancienne. Tout se passe comme s’il représentait, dans la société égalitaire, une résurgence de ce qui s’exprimait différemment, plus directement et naturellement, dans la société hiérarchique. Rendez la distinction illégitime, et vous avez la discrimination ; supprimez les modes de distinction, et vous avez l’idéologie raciste. »

En d’autres termes, le racisme exprime au sein des sociétés démocratiques (ou égalitaires, pour reprendre la terminologie de Dumont) le besoin d’une société hiérarchisée. Jadis, dans les sociétés hiérarchisées ou traditionnelles, on excluait brutalement celles et ceux qui étaient présentés comme des menaces.

Aujourd’hui, dans les sociétés démocratiques, l’exclusion se fait de manière beaucoup plus insidieuse, c’est-à-dire par une volonté de briser tout ce qui peut singulariser un individu ou un groupe d’individus au nom de la cohésion sociale et de la préservation de la paix publique.

On a pu le constater, par exemple, lors du débat sur l’interdiction du port du voile intégral où les pouvoirs publics ont légiféré dans un domaine qui concerne un nombre infinitésimal de personnes, tout en grossissant à l’extrême les dangers d’une telle pratique vestimentaire (tout y est passé : terrorisme islamiste, protection de la dignité de la femme, respect de la laïcité, dénonciation d’une forme de barbarie, etc.).

Au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, l’individu est donc sommé de se fondre dans la masse dont il ne doit pas se distinguer sous peine d’engendrer inquiétude et rejet.

C’est pour cela qu’il faut demeurer vigilant.

La tyrannie exerce sur la masse la domination d’un individu ou d’une petite minorité.

Le totalitarisme, lui, implique la complicité de la masse, qui en devient un acteur essentiel, et c’est pourquoi il peut même se prévaloir de la légitimité démocratique (souvenons-nous par exemple de l’élection d’Adolf Hitler).

Pour illustrer mon propos, je prendrai l’exemple de la laïcité.

La laïcité, dont beaucoup de personnes se gargarisent sans la connaître, sans même avoir pris le temps d’en lire les textes qui s’y réfèrent, n’est pas l’abolition des différences.

La laïcité est au contraire ce principe politique fondateur qui permet leur expression et leur coexistence harmonieuse dans l’espace public.

Elle postule simplement que le droit à la différence n’implique pas nécessairement une différence des droits et qu’à un moment donné, il convient de faire prévaloir, au sein de l’espace public, des règles impersonnelles et générales qui constitue un socle commun.

La droite en général et l’extrême droite contemporaine en particulier ne s’y sont d’ailleurs pas trompées en intégrant la laïcité dans leur corpus idéologique après l’avoir pourtant combattue depuis la Révolution française qui en constitua les premiers germes.

Cette interprétation dévoyée de la laïcité, qui postule la négation des différences, s’est par exemple substituée au national-catholicisme intégral de Charles Maurras et de la droite française bien pensante.

Le leader de l’Action française défendait le national-catholicisme intégral moins pour des raisons religieuses (il était personnellement athée) que pour des raisons d’uniformisation politique, culturelle et économique de la société dans l’objectif de renouer avec le dynamisme unitaire de la société traditionnelle.

Par ce biais, Maurras prétendait abolir la libre expression des différences et maintenir la cohésion nationale, à l’instar de ce que les Le Pen père et fille  préconisent aujourd’hui pour la France au moyen d’une récupération de la notion de la laïcité.

Une création de Tropical Boy

Le président de la République a bien compris les bénéfices électoraux qu’il pouvait retirer de ce glissement.

Pâle copie des Le Pen, Nicolas Sarkozy a abandonné les références religieuses catholiques pour cette interprétation dévoyée de la laïcité.

Pour accomplir cette basse besogne, il peut compter sur le fidèle Brice Hortefeux et sur le traitre Eric Besson.

Ce n’est pas un hasard si le débat nauséabond sur l’identité nationale française a été organisé au nom de ce grand principe républicain.

Ce n’est pas davantage un hasard si aujourd’hui ce débat (qui fort heureusement n’a pas abusé grand monde) trouve malgré tout des prolongements sur le terrain de l’insécurité, avec comme point de mire les gens du voyage et les Roms.

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9 commentaires

  1. François dit :

    La ficelle est très grosse. Comment se refaire une « virginité » (ressortir un gros bobard) sans risque.
    Les roms sont peu nombreux et ne votent pratiquement pas , contrairement aux autres issus de la diversité.

  2. jpd83 dit :

    Je me rends !
    Même dsk s’il le faut !

    le premier social traitre qui sera désigné par le PS pour nous débarrasser de ce honteux premier édile de la République sera utile !

  3. b.mode dit :

    « C’est comme si l’on disait que tous les juifs sont des manipulateurs avides de pouvoir et d’argent, que les Arabes et les Italiens sont tous des voleurs, que les noirs sont mentalement sous développés, que les Portugais et les Espagnols sont sales, ou encore que tous les Français sont des paresseux et des râleurs. »
    excellent ! phrase du jour chez nous ! ;)

  4. la pecnaude dit :

    Depuis son arrivée au gouvernement N.Sarkosy lance périodiquement des « fatwa », voulant agir ainsi par la stigmatisation d’un petit groupe sur l’ensemble du peuple. Il en est maintenant à parodier une sorte de « charia » à sa mode afin d’imposer « sa pensée » au même peuple … Chaque fois qu’un dictateur a essayé ce système cela s’est terminé dans le sang …

  5. Joel dit :

    bon billet .

    Juste une petite erreur

    ( les gendarmes sont des militaires et que, contrairement aux policiers, ils ne sont pas tenus d’effectuer des tirs de sommation).

    Euh si ! ..

    Policiers : légitime défense.
    Gendarmes : sommations .

    • Gabale dit :

      Merci

      En ce qui concerne les sommations, ça peut se discuter justement dans le cas énoncé à l’alinéa 5 (contrôles routiers) de l’article 174 du décret du 20 mai 1903 portant règlement sur l’organisation et le service de la gendarmerie.

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