
Les animaux malades de la peste (illustration d'Aurélio)
L’affaire Bettencourt ne laisse pas de surprendre par son ampleur et sa portée.
Pour le petit blogueur que je suis, j’avoue avoir le plus grand mal à en avoir une approche un tant soit peu complète. Il faut dire que les révélations se succèdent à un rythme digne d’un sprint du Tour de France.
D’ailleurs, quand on parle de ce scandale, il conviendrait plutôt de parler des « affaires Bettencourt ».
Originairement, tout part d’une querelle au sujet de diverses libéralités mirifiques consenties par Madame Liliane Bettencourt à Monsieur François-Marie Banier.
Ces libéralités, qui avoisinent le milliard d’euros, sont contestées par l’héritière réservataire, Madame Florence Bettencourt Meyers.
Celle-ci estime, à tort ou à raison, que sa mère n’avait pas toutes ses facultés physiques et intellectuelles pour donner. La fille de la milliardaire considère qu’en acceptant les libéralités, Monsieur Banier a abusé de la faiblesse de Madame Bettencourt mère.
Le procès, initialement prévu ce mois-ci, a été renvoyé sine die pour complément d’information, car sur cette affaire purement privée, pour ne pas dire familiale, se sont greffées par la suite d’autres affaires grâce à des écoutes clandestines effectuées par le majordome de la milliardaire, lesquelles ont été diffusées par voie de presse :
- Les conseillers patrimoniaux et fiscaux de Madame Liliane Bettencourt ont, semble-t-il, organisé l’évasion fiscale (et peut-être même la fraude) d’une partie des avoirs personnels de la milliardaire. Cette dernière a manifesté son désir de se mettre en ordre vis-à-vis de l’administration fiscale. Mais le problème est de savoir si cette fuite de capitaux a pu avoir lieu grâce à la complicité active ou passive de Monsieur Eric Woerth, à l’époque ministre du budget, et dont l’épouse a travaillé, de 2007 à 2010, au sein de la holding Clymène qui gère une partie des avoirs personnels de Madame Bettencourt.
- Il y a en outre le témoignage de l’ancienne comptable de Madame Bettencourt, appuyé par une ancienne secrétaire de la milliardaire. Ce témoignage demeure contesté tant par une banquière de Madame Bettencourt que par Monsieur Patrice de Maistre, gestionnaire d’une partie de la fortune de la patronne de l’empire L’Oréal. Selon ce témoignage, Madame Bettencourt mère aurait financé, de manière occulte, l’UMP et la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy au moyen d’enveloppes contenant de grosses sommes en argent liquide. Une fois encore, on trouve Eric Woerth, qui cumule, en plus de son portefeuille ministériel, la fonction de trésorier national de l’UMP.
Le contentieux familial semble déboucher sur au moins deux affaires d’Etat.
- Il y a enfin le contentieux qui oppose le pouvoir exécutif (le président de la République et le gouvernement), Madame Liliane Bettencourt et son entourage proche, d’une part, au site d’information Mediapart, d’autre part. Le « site du journaliste Edwy Plenel » a rendu public non seulement des extraits d’écoutes frauduleuses effectuées par le majordome mais aussi le témoignage de l’ex comptable de la milliardaire.
A la jonction de ces différentes affaires, et quoi qu’on en pense, il y a des pièces de l’enquête de la brigade financière et du dossier judiciaire qui circulent un peu partout.
Il y a également des conflits importants entre des libertés fondamentales : droit à l’information du public, liberté d’expression, liberté de la presse, respect de la vie privée et de l’honneur, présomption d’innocence, secret de l’instruction, secret fiscal, etc.
Les affaires politiques se doublent donc d’importantes difficultés juridiques auxquelles il conviendra bien d’apporter des réponses claires et précises.
Bref, tous les ingrédients d’une crise de régime sont réunis. Avec beaucoup de cynisme, il ne manque plus qu’un cadavre au milieu (je précise à toutes fins utiles, et notamment pour les crétins de service, que je ne souhaite évidemment la mort de personne).
Cette crise de régime s’apparente même à une faillite de l’Etat de droit.
- Le pouvoir actuel semble largement discrédité ;
- la défiance des citoyens à l’égard de la politique est à son comble ;
- les institutions policière et judiciaire sont délibérément contournées au profit de la presse qui, quotidiennement alimentée par de généreux informateurs, est saisie par l’euphorie des révélations en cascade ;
- l’équilibre entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire paraît sujet à caution.
Tous les coups semblent désormais permis.
L’atmosphère est si nauséabonde, que l’on sent bien que la prise de parole du chef de l’Etat annoncée pour ce soir ne permettra pas d’apporter un début d’apaisement.

La Cité de la Peur
En effet, quel crédit et quelle valeur accorder à une parole présidentielle qui, depuis mai 2007, est devenue presque quotidienne au point d’être ravalée aujourd’hui au rang de bavardage anecdotique ?
Nicolas Sarkozy apparaît comme un chef de clan aux yeux d’un très grand nombre de Français. Il faut dire que le locataire de l’Elysée, par ses prises de position et ses multiples provocations, n’est pas étranger à la perception que les citoyens en ont depuis trois ans.
Il en est de même de l’institution judiciaire qui, à tort ou à raison, paraît sous la coupe du pouvoir exécutif (la nouvelle carte judiciaire est un échec ; Rachida Dati a braqué la magistrature contre le gouvernement et Michèle Alliot-Marie, la nouvelle Garde des sceaux, peine à restaurer la confiance ; la justice est un secteur sinistré et plus que jamais le parent pauvre du budget de l’Etat ; certains juges de proximité tardent à être payés, etc.).
Tout ceci engendre aujourd’hui des effets extrêmement pernicieux.
En effet, à peine annonce-t-on que des enquêtes ou des compléments d’information vont être diligentés, que les citoyens paraissent d’ores et déjà douter de leur impartialité.
Les procédures (« divinités tutélaires de la liberté », comme l’écrivait au XIXème siècle Benjamin Constant) semblent remises en cause au profit d’une peur diffuse au sein du corps social.
C’est comme si nous étions sous le coup d’une formidable régression. Comme si notre société démocratique était frappée en quelque sorte d’un mal aussi puissant que la peste dont Jean de La Fontaine parlait dans sa célèbre fable.
Cette peur du corps social se décline à l’infini : peur de l’arbitraire ; peur du mensonge ; peur de ne jamais connaître la vérité ; peur du pouvoir ; et, plus largement, peur des inégalités croissantes ; peur des différences de traitement selon qu’on est puissant ou misérable ; peur de la précarité ; peur du lendemain, etc.
En d’autres termes, l’Etat de droit semble se transformer insidieusement en Cité de la peur.
Sauf que nous ne sommes pas dans une fiction et dans le registre burlesque.
Nous sommes en France. En juillet 2010. Confrontés au réel dans ce qu’il a de plus noir et de terrible.


3 commentaires
les ramifications de cette affaires commencent à être si importantes qu’il est déjà difficile d’en avoir une vision globale.
Et encore en passant sur les violations du secret des instructions en cours