Belgique : va-t-on vers une liquidation ?

Gabale avril 24, 2010 Politeia
closeCe billet a été publié il y a 4 mois 17 jours. Il est possible qu’il ne soit plus à jour. Les informations proposées sont donc peut-être obsolètes ou, à tout le moins, elles doivent être replacées dans le contexte où ce billet a été écrit.

Inventaire avant liquidation ?

Le Premier ministre belge, Yves Leterme, a présenté au Roi Albert II la démission de son gouvernement ce jeudi 22 avril à cause d’un conflit linguistique fortement teinté de cuisine électorale entre Francophones et Néerlandophones. Nous y reviendrons un peu plus loin dans le cadre de ce billet.

C’est la troisième fois en moins de deux ans qu’Yves Leterme, membre du parti chrétien-démocrate flamand (CD&V-NVA), démissionne de son poste de chef de gouvernement. Deux fois en tant que formateur de gouvernement, une fois en tant que premier ministre. Avec ce qui s’est passé le 22 avril dernier, cela fait donc aujourd’hui au total quatre démissions à son actif.

La Belgique plonge à nouveau dans une grave crise institutionnelle alors qu’elle doit assumer la présidence de l’Union européenne dans quelques semaines à peine.

Pour comprendre les ressorts de cette crise interminable, il convient de remonter au moins jusqu’au dimanche 10 juin 2007, date à laquelle ont eu lieu les dernières élections législatives.

Il y a bientôt trois ans, les Belges ont voté, à la proportionnelle intégrale, pour le renouvellement de la Chambre des représentants et d’une partie du Sénat (rappelons que le vote est obligatoire chez nos voisins).

En janvier 2008, Firas Abu Dalu, dans un billet rédigé pour feu le blog lozere-socialiste.fr, indiquait :

« La coalition « violette » (d’après les couleurs des partis qui la composaient, le rouge et le bleu) PS-SP.a-Spirit /Open VLD-MR, menée par le Premier ministre Guy Verhofstadt (Open VLD) avait été battue, ne disposant plus de la majorité à la Chambre. Il a cependant fallu attendre le 22 décembre 2007 pour qu’un gouvernement majoritaire à la Chambre puisse se constituer.

L’analyse des résultats du 10 juin 2007 n’est pas facile à exposer à un public non averti, du fait de l’absence de partis « nationaux » en Belgique (tous les partis politiques ont éclaté dans les années 60 et 70 et vivent désormais des vies distinctes), et du fort contraste régional entre une Flandre néerlandophone majoritairement à droite et une Wallonie francophone majoritairement à gauche. »

Pourtant, il convient d’exposer brièvement les grandes caractéristiques du système institutionnel belge pour pouvoir ensuite comprendre non seulement les résultats des dernières législatives mais aussi la complexité de la crise qui est en train de secouer nos voisins.

Rassurez-vous, chers lecteurs de l’Hexagone ! Même la plupart des citoyens belges n’y comprend rien. On va donc tenter de faire simple, dans la mesure du possible, en se référant à ce que Firas Abu Dalu avait expliqué au début de l’année 2008.

« Pour rappel, la Belgique est passée d’un régime centralisé à un régime fédéral par des réformes successives entre 1970 et 2003. La Belgique, par rapport aux systèmes fédéraux « classiques » (Etats-Unis, Suisse, Allemagne…) a la particularité de compter des entités fédérées différentes, compétentes pour le même territoire : en vertu de la Constitution, la Belgique compte trois régions, compétentes en matière d’économie, de transport (sauf les chemins de fer nationaux), d’aménagement du territoire, de politique de l’énergie, etc. :  la Région wallonne, la Région flamande et la Région de Bruxelles-Capitale.

La Belgique compte aussi en son sein trois communautés, compétentes en matière de politique culturelle, d’enseignement, et de politique sociale (sauf la sécurité sociale nationale) : la Communauté française (compétente, en gros, pour l’essentiel de la Région wallonne, et pour les institutions francophones de Bruxelles), la Communauté flamande (compétente pour la Région flamande et pour les institutions flamandes de Bruxelles) et la Communauté germanophone (compétente pour la petite portion de la Région wallonne occupée par les soixante mille germanophones de Belgique). Les Francophones représentent environ 40% de la population et les Flamands 60%. »

La Belgique actuelle

« A l’heure actuelle, les partis flamands sont demandeurs d’une nouvelle réforme de l’Etat garantissant à une Flandre économiquement riche une autonomie encore plus grande, tandis que les partis francophones refusent, à des degrés divers, de s’engager dans ce qu’ils considèrent comme un démantèlement de l’Etat belge.

De plus, les partis flamands exigent la scission de l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde, seul arrondissement du Royaume à cheval sur plusieurs régions linguistiques (en l’espèce la région bilingue de Bruxelles-Capitale et la périphérie flamande de Bruxelles) qui permet aux francophones de la périphérie flamande de Bruxelles d’additionner leurs voix aux francophones majoritaire à Bruxelles pour être mieux représentés et aux Flamands de Bruxelles, inversément, d’être représentés au Parlement fédéral. »

« Lors des dernières législatives, les socialistes ont été durement sanctionnés, après 20 ans sans discontinuer au gouvernement, un record dans l’histoire de la gauche (21,12% (- 6,81%) ; -4,65% pour le SP.a (flamand) et son allié régionaliste flamand du Spirit ; –2,16% pour le PS (francophone)). La droite libérale a reculé (24,35% (-2,41%) ; – 3,53% pour l’Open VLD (flamand) et +1,12% pour le MR (francophone)).

Le résultat des deux partis historiquement issus de la puissante démocratie chrétienne est contrasté : d’une part le petit parti centriste francophone (cdH) semble avoir consolidé son résultat malgré sa récente « déconfessionnalisation » (6,06% (+0,59%)) ; d’autre part, le CD&V (flamand) gagne légèrement, mais en cartel avec le parti sécessionniste flamand NVA (18,51% (+2,20%)).

L’extrême droite francophone (le FN) est stable (1,97% (-0,01 %), tandis que les néo-fascistes flamands du Vlaams Belang continuent leur progression (11,99% (+ 0,40%)). Les véritables gagnant des élections sont les deux partis écologistes qui totalisent ensemble 9,08% (3,98% (+1,51%) pour le parti flamand Groen ! et 5,10% pour le parti francophone ECOLO (+ 2,04%)). Une liste flamande populiste et nationaliste, la « Liste DEDECKER » fait 4,03% pour sa première compétition électorale. »

Le tableau ci-dessous (réalisé par F. Abu Dalu), va permettre de mieux visualiser la situation politique à la Chambre des Représentants :

« Il résulte de ce résultat complexe plusieurs enseignements, qui ont rendu la réalisation d’un accord gouvernemental impossible pendant plus de six mois :

  • Pour la première fois depuis l’instauration du suffrage universel, le parti socialiste (PS) a été dépassé par la droite libérale (MR) en Région wallonne, berceau du mouvement ouvrier en Belgique ; si le « choc psychologique » a été difficile à digérer par les perdants (ce qui est normal) il l’a aussi été par les « gagnants », dont l’arrogance a vite insupporté tous les autres partenaires potentiels ;
  • La Communauté flamande (Flandre et flamands de Bruxelles) est restée majoritairement à droite, avec, en sus, une extrême droite puissante (Open VLD + CD&V-NVA + Vlaams Belang + Liste Dedecker = environ 76 %) ;

  • Tous les partis flamands se sont alliés à des partis plus ou moins régionalistes ; le principal parti flamand, le CD&V, s’est quant à lui présenté en cartel avec un parti ouvertement sécessionniste ;
  • Pour que le gouvernement fédéral soit majoritaire dans le groupe linguistique flamand de la Chambre, il doit compter ou le CD&V et son allié séparatiste NVA, ou les néo-fascistes du Vlaams Belang car aucune majorité ne peut se dégager en Flandre, qui renverrait ces deux partis également dans l’opposition ; ceci a rendu, de fait, le cartel CD&V-NVA incontournable  »

La solution trouvée a donc été la constitution d’un gouvernement « intérimaire », pour arrêter le crise sous la direction du Premier ministre sortant, Guy Verhofstadt, dont la mission a été d’expédier les affaires urgentes en attendant la constitution d’un gouvernement définitif.

Mais, contrairement aux gouvernements précédent, ce gouvernement « intérimaire » dit « Vehofstadt II », en fonction du 21 décembre 2007 au 20 mars 2008,  n’a répondu à aucune logique programmatique autre que de disposer, enfin, après six mois, d’un gouvernement…

Cet accouchement long et difficile a donc abouti à la formation successive de trois gouvernements :

  • Le gouvernement Van Rompuy (30 décembre 2008 – 24 novembre 2008)
  • Le gouvernement Leterme (20 mars 2008 – 30 décembre 2008)
  • Le gouvernement Leterme II (25 novembre 2008 – 22 avril 2009)

Ces trois coalitions gouvernementales ne sont pas parvenues à « mettre en musique » les résultats électoraux complexes dont on a fait état.

Elles ne sont pas davantage parvenues à trouver un terrain d’entente au sujet du délicat dossier de l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde.

La Belgique a également beaucoup souffert de la personnalité fantasque d’Yves Leterme qui n’a jamais fait mystère de ses sympathies en faveur d’une autonomie accrue de la Flandre (ce qui est plutôt paradoxal pour celui qui était censé incarner la légitimité fédérale).  Balayé par « le scandale du Fortisgate », le gouvernement « Leterme I » n’a pas duré dix mois.

Un compromis a été alors trouvé entre les partis politiques : dans l’attente de jours meilleurs, le Roi a donc appelé Herman Van Rompuy, fin connaisseur de la vie politique belge, mais personnalité assez effacée et peu charismatique.

Suite au départ d’Herman Van Rompuy à la présidence du Conseil européen, et compte tenu du rapport de force complexe entre les différentes formations politiques du pays, le Roi n’a pas eu d’autres choix que de se rabattre à nouveau sur Leterme et de le rappeler aux affaires.

La chute du gouvernement « Leterme II » était donc prévisible compte tenu des querelles linguistiques et des importantes différences économiques entre le nord et le sud du pays.

Elle est la confirmation d’un pourrissement institutionnel de la Belgique depuis la troisième réforme de l’Etat effectuée en 1993. La fédéralisation accrue a rendu la Belgique quasiment ingouvernable. Les formations politiques ont de plus en plus perdu le sens même de la Belgique. La solidarité entre les différentes communautés linguistiques et entre les régions semble s’étioler inexorablement. La loyauté fédérale apparaît de plus en plus critiquée.

Beaucoup de personnes soutiennent que la Belgique aurait d’ailleurs peut-être disparu depuis longtemps si elle n’avait pas abrité des institutions majeures de l’Union européenne (Commission européenne, Conseil de l’Union européenne et Parlement européen).

Sans doute cette analyse est-elle exagérée car, malgré ses faiblesses internes, la continuité de l’Etat est tout de même assurée en Belgique. Les politiciens passent, comme les majorités. Mais les différentes administrations demeurent. Ce serait une erreur de sous estimer la vigueur de l’Etat belge et de le croire au contraire moribond. Ensuite, le sentiment national existe bel et bien au sein de la population belge qui se sent étrangère, à tort ou à raison, aux grands débats qui agitent la classe politique.

Ce faisant, cette nouvelle crise gouvernementale va probablement donner aussi du grain à moudre aux séparatistes flamands et aux rattachistes wallons qui ne manqueront pas d’y voir le début d’un processus d’éclatement de la Belgique avec, d’un côté, une Flandre indépendante, de l’autre, une Wallonie rattachée à la France en tant que région à statut spécial.

(Billet édité le 24.04.2010 à 18:42)

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8 commentaires

  1. Gabale dit :

    Billet rédigé en large partie sur base des infos communiquées par F.Abu Dalu.

    Les passages cités en italiques ont été écrits par F. Abu Dalu à l’époque pour le blog Lozère socialiste.fr (que j’animais et qui n’existe plus) au sujet de la crise institutionnelle de 2007 (le nom de l’article était « Belgique : arrêter le compteur de la crise, mais la crise est-elle arrêtée ? », janvier 2008).

    Ils ont été repris tels quels pour être intégrés dans le présent billet sans que, bien sûr, l’auteur cité ne soit lié, directement ou indirectement, actuellement ou potentiellement, par mes conclusions toutes hexagonales.

  2. OrangeOrange dit :

    Geen probleem !

    Amis Wallons, ils ne vous aiment plus ? Geen probleem, les français vous ouvrent grands les bras ! Avec Bruxelles, bien-sûr ! http://www.pnyx.com/fr_fr/poll/650

  3. Firass dit :

    Attention à ne pas surestimer en France le « mouvement » rattachiste dont les résultats électoraux sont marginaux (0,48 % au niveau du Royaume au Sénat aux élections du 10 juin 2007; 1,27 % si l’on tient compte uniquement du Collège électoral français).

    Il reste cependant un sentiment diffus -et confus- d’appartenance culturelle avec la France(après tout, nous avons été élevés dans la même langue, nous avons appris à penser dans la même littérature et nous nous abrutissons en grande partie devant les mêmes chaînes de télé). Il faudra voir ce que ce sentiment aujourd’hui vague pourrait donner, si les amarres sont larguées du côté flamand.

    Les Wallons sont-ils des Français de Belgique ou des Belges qui parlent le français? Sans doute les deux à la fois, à des degrés divers selon les milieux sociaux et culturels, sans que cela n’empêche réellement l’identification avec la nation légale, cette « Nation belge » dont on vante depuis trop longtemps, en vain, l’inexistence pour qu’elle ne soit pas à ranger, avec Dieu, dans la catégorie de ces concepts dont l’éventuelle inexistence réelle est impuissante à réduire l’existence sociale.

  4. Gabale dit :

    Tu fais bien de rappeler la faiblesse électorale du RWF (rassemblement Wallonie-France)qui demeure un mouvement politique extrêmement marginal. Le RWF cultive une image assez idéalisée de la France et certains de ses accents gaullistes prêtent à sourire. La France sarkozyste n’est pas vraiment un produit d’appel.

    Il n’empêche que les analyses du RWF sont intéressantes et présentent l’avantage d’une certaine radicalité qui contrastent avec les tergiversations des partis francophones, de droite comme de gauche.

    La plupart des partis politiques flamands donnent l’impression de savoir ce qu’ils veulent : l’autonomie accrue de la Flandre. Les partis traditionnels francophones tentent de sauver ce qui peut l’être mais pour combien de temps encore ?

  5. nonobligatoire dit :

    Le rwf se revendique comme un parti d’idée de témoignage, de fait il assume son mauvais score. D’ailleurs il faut noter que son principal soucis est de surmonter la division politique droite-gauche qui traverse le mouvement rattachiste, et par extension la communauté francophone, et in fine de faire une proposition qui rassemble les francos non pas pour des négociations avec la Flandre mais avec la France, qui ne sont par ailleurs pas officiellement ouverte, et qui si elle l’était permettrait aux flamands de jouer les vierges effarouchés (ce que font les wallons avec l’agenda « caché » du VB). Point capital donc, les francos sont minoritaire dans le pays, ils ne sont donc pas en position de force pourtant, tout le monde sait que les francos veulent plus ou moins Bruxelles, et une continuité territoriale pour leur futur (non-?)Etat. Pour des raisons tactiques les francos seront toujours moins indépendantistes, toujours plus belgicains que les Flamands, et c’est pas forcement des plus sincères. Un jeu de poker menteur ou chacun attends de l’autre qu’il demande le divorce pour récupérer le label Belgique donc l’euro l’ue l’otan, et pourquoi pas…. Bruxelles.

    Bref le rwf n’est pas si « minoritaire » que ça ;)

  6. Il est facile de donner une image faussée des relations difficiles qu’entretiennent les deux communautés linguistiques: le principal parti flamand (le CD&V d’origine chrétienne) et le Premier Ministre Yves Leterme, dont les origines politiques ne sont pas nationales, mais nationalistes, n’ont pas osé entériner un accord acquis entre tous les partis de peur de voir le mouvement nationaliste flamand prendre des voix aux prochaines élections. Yves Leterme avait retardé la formation du Gouvernement il y a quelques années pendant près d’un an pour les mêmes raisons. Il n’a toujours pas appris à déminer le terrain communautaire. Son prédécesseur, maintenant Président de l’Europe, Herman Van Rompuy, y serait sans doute parvenu.

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